Capitaine Pierre DESAULLE
Mémoires de guerre 14/18

En Argonne on peut dire que la guerre de mines a commencé, à proprement parler dès la stagnation des lignes c'est-à-dire en octobre 1914. La première manifestation importante s’est produite le 5 janvier 1915 lors de l’attaque menée sur le saillant de F.4 par les garibaldiens. Les mines qui explosèrent lors de cette attaque étaient au nombre de 7 contenant chacune 100 kilogrammes d’explosif. Pendant toute l’année 1915 la guerre de mine continue avec une activité croissante et pas une attaque française ou allemande ne se produit sans être précédée d’explosions de mines. Pour appuyer l’attaque que nous devions déclencher le 14 juillet un important réseau de mines avait été préparé sous une partie de la ligne allemande, mais l’attaque allemande ayant précédé la notre ce travail fut complètement perdu. Dans l’année 1916 la guerre de mines prend un essor prodigieux. De chaque côté l’effectif des troupes du génie est augmenté. Chaque division possède maintenant deux compagnies de sapeurs mineurs, de plus chaque régiment d’infanterie possède une compagnie de pionniers spécialement entrainée aux travaux souterrains. Les galeries de mines ne sont plus amorcées maintenant en première ligne, mais en seconde et même en troisième ligne ce qui facilite le travail et surtout l’évacuation des déblais. Les fouilles sont maintenant conduites par des procédés mécaniques et à cet effet, en plusieurs points du front sont disposés des compresseurs d’air mus mécaniquement. Les allemands, de leur côté, ne restent pas inactifs et dès qu’ils s’aperçoivent que nous avons établi à 5 mètres de profondeur un réseau de galeries de mines ils entament à 10 mètres de profondeur un réseau de contre mines pour camoufler le notre. Nos sapeurs pour ne pas être en reste entament à leur tour un autre réseau à 15 mètres de profondeur. C’est à peu près à ce niveau que sont établis les réseaux français vers le mois de mai 1916, mais bientôt ils seront encore établis à des niveaux plus bas. Naturellement ces travaux exigent des quantités de matériaux considérables qui constituent de vastes pars aux abords des lignes. Quant aux charges elles sont passées de 1500 kilogrammes en septembre 1915 à 15 à 20 tonnes à l’heure actuelle et ce n’est encore qu’un commencement. Chaque semaine dans notre coin de secteur il n’est pas rare de voir sauter 2 ou 3 mines de cette importance et on imagine la somme de travail que cela représente. En effet les entonnoirs de mine n’entament en général que la première ligne qui n’est que très faiblement occupée : 1 homme tous les 15 ou 20 mètres. De plus grâce à nos postes d’écoute micro téléphonique nous savons exactement tout ce qui se passe chez les boches et nous sommes par conséquent prévenus de l’heure exacte où chaque mine doit sauter. Les pertes les plus sensibles se produisent surtout lors des combats livrés pour la possession des entonnoirs. Il y a en effet nécessité absolue à s’emparer de ces entonnoirs dont les lèvres, hautes de plusieurs mètres sont d’excellents observatoires dans le secteur ennemi. Ces combats d’entonnoirs se livrent toujours à la grenade ou quelques fois au fusil de chasse. Cette dernière arme est excellente dans le combat rapproché : chargé à chevrotine elle a une portée suffisante et permet une plus grande efficacité aux courtes distances. Chaque compagnie a un groupe de 8 ou 10 hommes spécialement entrainés à ce genre de combats dont le 4ème d’infanterie s’acquitte avec un rare bonheur.
16 mai : A midi, ma permission terminée je reprends le train pour Ste Menehould. Je rencontre dans le dit train le lieutenant Brizon adjoint au colonel de Chambrun commandant le 40ème régiment d’artillerie, retournant au Mort Homme où est son régiment. Il me raconte l’offensive de Verdun, les pertes énormes des allemands et la confiance imperturbable de nos troupes. En arrivant à Ste Menehould je trouve à la gare mon ordonnance Davignon qui m’attend avec mes chevaux et qui me salue d’un « Bonjour mon capitaine ! » Assez préoccupé je ne fais pas attention et crois avoir mal entendu. « Alors Davignon ? Rien de nouveau à la batterie ? – Non mon capitaine. » Cette fois ci, j’ai bien entendu. « Ah çà ! Davignon, quelle est cette plaisanterie ? » - « Ce n’est pas une plaisanterie, je pensais que vous connaissiez cette nouvelle que nous avons apprise ce matin ». Non je ne la connaissais pas et j’en suis étonné. Je n’ai ni l’âge, ni l’ancienneté de grade pour être nommé capitaine dans la réserve. Sans doute je savais bien avoir été proposé par le commandant Annibert mais je pense qu’il avait du me noter d’une manière évasive et très quelconque. Je dois certainement ma nomination au fait que je commande la batterie depuis 5 mois e, l’absence du capitaine. Comme quoi le malheur de l’un fait le bonheur de l’autre, c’est pourquoi ma joie n’est pas complète. En arrivant à la batterie je suis congratulé par Dumay qui m’appelle « mon capitaine » avec une emphase comique. L’extrait du Journal Officiel que je trouve à la batterie m’apprend que je garde ma position actuelle ce qui me comble de joie.
18 mai : Le matin à 8 heures par une chaleur accablante je pars pour les Sénades où je reçois les félicitations du commandant puis je pousse jusqu’au cantonnement de La Pologne déjeuner avec Lemasson. Le soir à 18 heures, par une chaleur accablante je reprends le chemin de la position.
19 mai : Le matin l’abbé Henry célèbre la messe sur ma position de batterie le long d’une casemate de pièce dans un cadre vraiment guerrier. Dans la matinée les boches exécutent un tir de 110 coups de 210 sur la section contre avions placée en position sur la crête en face de nous de l’autre côté de la Biesme. Les dégâts sont d’ailleurs nuls. Au lever du jour vers 3 heures du matin les boches font sauter 2 mines très puissantes dans le secteur de la Fontaine au Mortier mais sans succès d’ailleurs. Ils ne sont pas plus heureux dans les airs car l’un de leurs avions est abattu au dessus de Bolante par Navarre et un autre attaqué par un de nos pilotes est obligé d’atterrir absolument intact entre la Noue et les Islettes.
21 mai : Depuis deux jours la canonnade sur la droite est extrêmement vive. Les boches doivent sans doute faire quelques tentatives du côté du Mort Homme ou de la cote 304.
22 mai : Aujourd’hui en un repas pantagruélique nous fêtons mon troisième galon. Les invités sont nombreux : l’abbé Henry, l’abbé Gailhouste, Lemasson, Moreau, Beaumelle, Streicher, Bucard, et Vanderpol. Nous sommes donc dis y compris Dumay et moi. Les vins sont, bien entendu, généreux et la chère suffisante grâce au dévouement de notre brave cuisinier Beaubin et malgré que nous soyons obligés de manger tout dans la même assiette. A peine sommes nous à table qu’un trouble fête m’appelle au téléphone. C’est le commandant qui me donne l’ordre de renvoyer mes invités sous prétexte que le colonel doit venir visiter le cantonnement et il rajoute fort maladroitement : « cela leur apprendra à s’en aller sans me demander la permission ». Cette petite brimade assez mesquine ne nous empêche pas de nous amuser follement. Moreau et Lemasson doivent cependant s’en aller un peu plus vite qu’ils ne l’auraient désiré. Au dessert Larson vient m’offrir un bouquet de la part de tous les poilus de la batterie.
23 mai : Aujourd’hui c’est fini de rire : une reconnaissance aux tranchées de première ligne sera le programme de ma journée. A 7 heures je pars donc pour le Nouveau Cottage où je rencontre le colonel Sibsol du 76ème et le colonel Ardouin du 131ème. De là je file au centre A où je trouve le lieutenant Clouet du 45ème. Les boches assez agités tirent terriblement derrière nous dans le ravin des Courtes Chausses. Nous poursuivons notre chemin jusqu’aux tranchées de première ligne à l’ouvrage 16 L et après une courte reconnaissance je me décide à tirer sur l’ouvrage Durer qu’on voit assez nettement. En 6 coups qui tombent très bien mon tir est suffisamment réglé. Les boches d’ailleurs ont l’air de ne pas trouver ce tir à leur gout et ripostent violemment. Mon réglage terminé je reviens par la gauche afin de visiter les entonnoirs de mines du saillant de Bolante. Ces entonnoirs de mines, extrêmement curieux ont été faits par nous vers le 10 mai pendant ma permission. Ils ont permis de progresser de quelques mètres et d’ennuyer passablement les boches. Ces entonnoirs sont gardés seulement par quelques petits postes de 2 hommes chacun. Au moment où j’arrive à l’un de ces petits postes, on vient d’en retirer un homme assez sérieusement blessé par une grenade. Les deux hommes qui occupent maintenant le poste n’ont pas l’air de se faire beaucoup de mauvais sang et fument tranquillement leurs pipes. Il importe beaucoup dans cet endroit de faire le moins de bruit possible car les boches sont seulement à quelques mètres. Sur un des bords de l’entonnoir il y a encore le cadavre d’un soldat français qu’on n’a pas pu encore enlever. Les boches sont hargneux toute la matinée et envoient pas mal de minen, malgré cela je rentre par le boyau de Coudainville sans être autrement inquiété.
24 mai : Aujourd’hui je monte au baraquement Lénard près de Monhoven où je suis invité à déjeuner par mes camarades du 4ème d’infanterie. Il y a là naturellement Streicher et nos deux aumôniers. Il y a aussi notre séminariste Bucard et son commandant de compagnie le lieutenant Marc, séminariste du diocèse de Cambrai. Il y a encore deux autres prêtres soldats : un infirmier de la division et un brancardier du régiment. La bonne humeur de ces fantassins est vraiment admirable et c’est pour moi un grand réconfort de voir toute cette gaieté. Streicher nous raconte la terrible vie que ses hommes et lui mènent aux tranchées. Les grenadiers surtout se font décimer chaque fois que la compagnie monte en ligne et cependant chaque fois qu’elle redescend, de nouveaux volontaires se présentent pour combler les vides. Quels braves gens ! Non seulement ils offrent à leur Patrie leurs forces, leurs santé et leurs vies mais ils le font encore de bonne humeur et le sourire aux lèvres. Malgré que le secteur soit relativement calme les pertes sont lourdes. Chaque fois que la compagnie monte en première ligne où elle passe 6 jours sur 18 les hommes savent que sur 100 hommes qui montent 10 au moins ne redescendront pas. Ils le savent et cependant si on demande demain 100 volontaires pour un coup de main on est sur de les trouver. Pour donner une idée des pertes de l’infanterie en cette période de calme je peux citer que le 113ème d’infanterie, qui a occupé un moment le secteur de la Fille Morte, a perdu sans attaquer 17 officiers en six semaines.
Au dessert Streicher fait venir un de ses poilus un nommé Gaudot, dans le civil comique de music hall et qui nous chante une chanson désopilante. Puis ce sont des imitations de cris d’animaux. Enfin pour terminer il nous joue du violon sur un instrument qu’il trimbale depuis le mois d’octobre 1914 et qui se compose d’un manche à balai, d’une boite à cigare et d’un fil de fer. Sur cet appareil primitif et monocorde il nous joue la Berceuse de Jocelyn, l’Intermezzo de Cavalleria Rusticana et le Clair de Lune de Werther ave une intensité d’expression vraiment étonnante. Cet appareil vulgaire vibre entrer ses doigts avec autant d’âme qu’un Stradivarius entre les doigts d’un artiste. Il termine en imitant sur son instrument un duo de cor de chasse, le sifflement des obus de 65 de montagne et une conservation au téléphone ! Ces poilus sont vraiment des gens de ressources !
25 mai : Aujourd’hui je déjeune encore en ville mais quelle différence ! Je suis invité ainsi que le capitaine Barbier chez le capitaine Poutignat commandant le secteur R.G. Ce n’est plus la même gaieté que chez mes amis les fantassins. Il est vrai qu’à ma batterie nous sommes très gais aussi bien les hommes que les officiers et la meilleure bonne humeur règne chez mes poilus.
Après déjeuner je vais visiter à côté des baraquements la section de repérage par le son dirigée par le lieutenant Vitou. Le repérage des batteries ennemies par le son inventé à la fin de l’année 1914 par l’astronome Nordmann a été mise en place pendant l’année 1915 et a rendu les plus grands services. Voici le principe de la méthode :
Soit 3 postes d’observations situés dans nos lignes et qui, d’ailleurs, n’ont pas absolument besoin de posséder des vues sur les lignes allemandes. Supposons au point X un canon ennemi en action. Les trois postes d’observation étant inégalement distants du point X les détonations de la pièce seront perçues par ces différents postes au bout de Ta, Tb, Tc. Si nous désignons par V la vitesse du son, la quantité (Tb – Tb)V représente justement la différence de longueur XB – XA. Le point cherché X est donc tel que la différence de ses deux distances avec deux points connus est égale à (Tb – Ta)V , longueur connue. La géométrie nous apprend que tous les points jouissant de cette propriété constituent une hyperbole ayant les points A et B comme constantes. On peut donc tracer facilement cette hyperbole. Le même raisonnement appliqué aux points B et C donne une seconde hyperbole et même une troisième si on l’applique aux points C et A. L’un des points d’intersection de ces hyperboles est justement le point cherché.

Dans la pratique l’application de la méthode n’est pas facile. Il faut d’abord que les trois observateurs A, B, C ou les trois appareils enregistreurs qui les remplacent enregistrent bien des sons correspondant à un même coup de départ ce qui n’est pas toujours facile avec les canons courts qui font peu de bruit. Avec les canons longs, une autre difficulté se présente à cause des bruits parasites et en particulier de « l’onde de choc » que l’on confond souvent avec le coup de départ. Il y a enfin l’influence du vent dont il faut tenir compte. Malgré cela cette méthode permet maintenant de repérer les batteries allemandes avec une approximation de 50 mètres et même souvent moins ce qui est parfaitement suffisant. D’ailleurs lorsqu’une batterie a été repérée approximativement par le son, l’observation par avion permet en général d’en préciser l’emplacement. Il existe également une méthode qui permet de repérer les batteries par recoupement des directions dans les quelles on aperçoit ces lueurs mais ce procédé fort imparfait ne donne pas de bons résultats. Il exige de plus une attention terriblement soutenue de la part des observateurs.
En revenant de la section de repérage par le son je ne peux m’empêcher de repasser chez mes fantassins où je revois Bucard, Marc, l’abbé Henry et le commandant Eckenfelder, du 1er bataillon, une belle figure de soldat. Ancien officier démissionnaire, parti au Canada et naturalisé canadien il est revenu en France dès la déclaration de guerre malgré ses 8 ou 10 enfants et s’est engagé dans l’infanterie. Comme bravoure et bonne humeur ce commandant ressemble à tous mes camarades du 4ème.
26 mai : Aujourd’hui temps affreux, ce qui n’empêche pas les boches d’être parfaitement assommants tout l’après-midi.
Décidément le capitaine Meckler ne revient pas à la batterie. Il est affecté au 83ème régiment d’artillerie lourde et prend le commandement d’une batterie de 140 à tracteurs. C’est un canon énorme, très long, très lourd, portant à une quinzaine de kilomètres.
30 mai : Depuis plusieurs jours le temps est horrible. Le bruit court avec persistance depuis plusieurs jours que je dois aller relever la 11ème batterie dans la foret de Hesse, ce qui ne m’enchante pas du tout. En prévision de ce déplacement je vais aujourd’hui jusqu’à Auzeville m’entendre avec le commandant au sujet de la relève. Au moment où je passe à Clermont les boches tirent sur le village.
31 mai : Dans la soirée le capitaine Minne adjoint au colonel Rollet me téléphone pour me dire que je ne pars pas, ce qui me remplit d’aise. Le capitaine d’Ainval, persuadé que nous ne faisons rien ici, a du fortement intriguer pour obtenir cette relève mais il en a été pour ses frais.
Ces jours ci je suis très surpris de recevoir dans mon courrier une lettre dont les premiers mots me surprennent et dont le sens général est celui-ci : « Permettez-moi, mon capitaine, avant d’aller plus loin de me présenter à vous. Ancien sergent major de l’armée impériale au ….ème de ligne, j’ai fait toute la guerre de 1870-71 soit dans les armées de ligne soit dans Strasbourg assiégée. Maintenant je me repose de ces fatigues lointaines sur les bords de la Méditerranée, à Menton. C’est là que j’ai eu le plaisir de voir il y a quelques jours un de vos soldats dont j’ai beaucoup admiré l’entrain et la vaillance. Le récit des exploits de votre batterie a réjoui mon cœur de vieux soldat, passant surtout par les lèvres éloquentes de votre brave soldat pour lequel je ne saurais avoir trop d’admiration. J’ai été cependant surpris, et c’est un peu le but de cette lettre, de voir que ce soldat, si plein d’allant, si plein d’entrain, si énergique n’avait pas la Croix de guerre, ni le moindre galon. Je sais par expérience combien la guerre est dévoreuse de cadres subalternes et je sais aussi qu’un bon encadrement double la valeur d’une unité. J’ai donc été péniblement surpris de voir que l’on n’avait pas pensé à utiliser les qualités exceptionnelles de ce soldat en lui confiant un commandement digne de sa valeur. Mon vieil ami l’amiral Boué de Lapeyreire auquel j’ai présenté votre soldat, qui se nomme Lorson, a manifesté le même étonnement que moi et m’a vivement engagé à vous en faire part. Vous voudrez donc bien excuser la franchise d’un vieux soldat … Etc …. Etc. »
A la lecture de cette épître de 4 pages nous ne pouvons, Dumay et moi, retenir votre hilarité. Après avoir bien ri tout notre saoul, je m’empresse d’expédier cette missive au capitaine Meckler pour qu’il partage notre gaieté. Ce pauvre Lorson est absolument toqué et il n’y a pas de jours où il ne me fasse des sottises. Lorsque je l’envoie porter un pli urgent au poste de commandement distant de 500 mètres en lui demandant de me rapporter rapidement la réponse je ne suis pas certain de ne pas le voir revenir avant deux heures. Si par contre je l’envoie porter à Clermont, distant de près de 10 kilomètres un pli sans importance et que je lui dis n’être pas urgent je suis certain de le voir revenir au bout de 50 minutes, transpercé de sueur. Si je lui demande d’aller me chercher à Ste Menehould 2 ou 3 pots de confiture et quelques bouteilles de vin je suis sur de le voir reparaître pliant sous le faix d’un sac de 100 kilogrammes !