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1er juillet : Dans l’après-midi  je vais faire un réglage devant l’ouvrage de l’Y  avec vérification sur le saillant de Bolante, de l’observatoire du Nid d’Aigle. Les boches contrariés tirent du 105 avec violence sur les blockhaus de la batterie de montagne et les éclats nous sifflent aux oreilles.

2 juillet : Le commandant Annibert accompagné de Guilmin et de Blois vient, nous rendre visite le matin, visite d’ailleurs fort brève. A 10h30 je pars déjeuner aux échelons et rentre le soir absolument éreinté. Le lendemain heureusement un orage terrible éclate et je peux rester dans ma cagna. Pendant six jours la pluie fait rage sans arrêt et notre bois est transformé en cloaque.

9 juillet : Aujourd’hui le temps se remet au beau ou à peu près car il tombe juste assez d’eau pour nous faire souvenir des mauvais jours passés. Depuis le début du mois une offensive importante est engagée dans la Somme devant Péronne. Les premiers résultats sont encourageants. Dans l’après-midi je m’en vais au P.C.A. où j’apprends que le commandant Nérot a été tué il y a deux ou trois jours.

10 juillet : Profitant du beau temps je me décide à aller faire un petit tour aux tranchées. Accompagné de Lacheret et de Viguié je pars à 6h30 pour le Nouveau Cottage. Le lieutenant Claret que nous y trouvons nous conduit à l’ouvrage 16L. où nous arrivons sans encombre. Le temps de brancher mon appareil téléphonique et j’envoie sur l’ouvrage Durer 3 obus pour vérifier les éléments de mes tirs. N’ayant rien d’autre à faire nous redescendons par le boyau de Coudainville mais les boches irrités commencent à nous envoyer des minen dont plusieurs tombent près de nous. Nous arrivons cependant sans encombre au Nouveau Cottage puis au Nid d'Aigle d’où j’effectue un réglage réussi sur la tranchée 248 et sur le point 276. Les boches irrités à nouveau par le tir se mettent à envoyer de gros minen sur le saillant de Bolante dont nous venons et des obus de 150 sur le flanc sud des Courtes Chausses. Les éclats nous sifflent aux oreilles et la situation dans notre perchoir est vraiment peu engageante.

 

12 juillet : Le temps s’étant à peu près mis au beau j’en profite pour faire mes foins c'est-à-dire pour faucher un coin de la vallée qui m’a été attribué. Les hommes prennent un malin plaisir à ce nouveau travail qui n’est d’ailleurs pas sans danger car les boches tirent assez souvent dans la vallée.

Le mauvais temps de ces derniers jours a, sur ma santé, une influence néfaste : je suis pris de rhumatismes assez vifs dans le dos, les épaules et le cou ce qui m’oblige à rester couché. Depuis plusieurs jours également je me sens le corps couvert de démangeaisons fort gênantes que je prends pour de l’urticaire ! Je m’aperçois au bout de quelques heures que ce sont tout simplement des « totos » ! Je prends immédiatement contre eux une offensive vigoureuse et au bout de 2 ou 3 jours complètement exterminés.

13 juillet : Le calme du 13 juillet 1916 contraste vraiment avec l’agitation du 13 juillet 1915. Les boches sont en effet d’une sagesse exemplaire depuis quelques jours : ils sont assez occupés avec Verdun et la Somme et nous avons maintenant devant nous des divisions venant de ces régions et qui ne demandent qu’à nous laisser en paix. Aujourd’hui nous avons touché pour le 14 juillet des suppléments « extraordinaires » et comprenant par homme 100 grammes de jambon, 250 grammes de haricots verts, 1 cigare, 3 biscuits plus une bouteille de champagne pour 4 hommes. Comme dit Goosen on va pouvoir « se taper la cloche » et s’en fourrer « plein les trous de nez ».

14 juillet : Le temps continue à être exécrable presque tous les jours et nos travaux de batterie sont fort retardés. Le moral, non plus, n’est pas très bon et d’autant moins bon que nous sommes en ce moment accablés de notes dans les quelles il n’est question que de la prochaine campagne d’hiver. Dans le secteur on a construit depuis plusieurs mois de nombreuses baraques nommées baraques Adrian du nom de leur inventeur et qui doivent abriter les soldats au repos. Naturellement ces baraquements commencent à nécessiter quelques réparations qui paraissent plus urgentes à cause du mauvais temps que nous subissons en  ce moment. Au lieu de dire qu’il fallait effectuer ces réparations à cause du mauvais temps et même sans donner d’explications du tout on a trouvé spirituel de dire : »Le stationnement des unités pouvant se prolonger au-delà de la saison d’hiver, il importe ….. ». Au mois de mars ou d’avril on a retiré aux fantassins des tranchées les peaux de moutons qui les protégeaient du froid. Au lieu de dire simplement : »Les peaux de moutons seront retirées aux hommes et renvoyées à l’arrière » on a trouvé plaisant d’ajouter : « ….. où elles seront remises en état pour servir éventuellement pour une nouvelle saison froide. » Ceci est parfaitement ridicule pour ne pas dire plus. Qu’on ne parle pas de prévoyance. La prévoyance, c’est l’acte lui-même et je l’approuve mais le commentaire n’ajoute rien, au contraire. Laissons au moins aux combattants l’espérance sans exagération.

19 juillet : Bucard qui vient me voir dans l’après midi me raconte à propos de l’abbé Henry une chose fort touchante. Le colonel qui commande le 4ème d’infanterie, le régiment de prédilection de l’abbé Henry, ayant fait d »poser sur le cercueil de ce dernier une superbe couronne, demanda quelques jours après quels étaient les hommes du régiment désireux de participer aux frais d’achat de cette couronne. Chose admirable, dans ce régiment de 9 compagnies soit environ 1500 hommes dont beaucoup de pauvres gens sans le sou et sans doute pas mal de mécréants, il y a 1200 souscripteurs sans compter les gradés ! Le colonel fut obligé de fixer à 5 centimes la participation des soldats, à 25 centimes celle des sous-officiers et à 1 franc celle des officiers.

20 juillet : Devant régler aujourd’hui un tir sur le Golfe est je pars à 7 heures du matin avec Lacheret. Au Nouveau Cottage nous rencontrons Gauvin du 45ème et un officier du 35ème en compagnie duquel nous gagnons la  région du Golfe est par le boyau de Coudainville. En pénétrant dans le boyau je rencontre le colonel Ardouin du 131ème auquel je fais part de mes intentions. Continuant mon chemin je suis bientôt obligé de me garer dans le boyau pour laisser passer un brancard sur lequel est étendu, mort, un capitaine du 76ème. Je salue très ému et mon émotion augmente lorsque j’apprends que ce mort n’est autre que le brave capitaine Dépinoy qui a été pour notre conducteur Paré la cause d’une gaffe mémorable un soir de Ste Barbe que nous rentrions au Claon. Le pauvre garçon a été tué il y a quelques minutes à la porte de son gourbi par un obus de tranchée qui lui a enlevé de la tête.

Sur la route Marchand je rencontre le capitaine Sournia de l’artillerie de tranchées, le lieutenant René ainsi que le commandant de l’artillerie de tranchées de l’armée venus prendre leurs dispositions pour un tir d’engins de tranchées qui doit avoir lieu dans l’après-midi vers 15h30 sur le Nord du Saillant. Dans le boyau des Coloniaux que j’atteins bientôt je rencontre le commandant Allavoine et le lieutenant Corcessin du 76ème accompagné du capitaine de la brigade. Nous prenons de concert nos dispositions pour l’évacuation des tranchées pendant mon tir qui commence à 8h20. Au bout de 4 coups mon tir est réglé et je reviens par le Nid d’Aigle d’où je fais une vérification de hausse. A 11h15 je suis de retour à la batterie sans incident.

21 juillet : Le matin je vais faire un tour au PCA où je rencontre le commandant Menu et le colonel Rollet. Dans l’après-midi je pousse jusqu’aux Vignettes pour m’entendre avec Minne au sujet des tirs à exécuter. Je rencontre là un certain capitaine Delpérier du 82ème lourd qui fait un « stage » à la batterie Sournia et qui me parait vraiment un phénomène. Quand je dis « stage » c’est une manière de parler car le dit capitaine remplace par un séjour à la batterie Sourmia les 30 jours d’arrêt de forteresse aux quels il a été condamne par le général commandant l’armée pour être allé sans permission faire la noce à Vitry le François et pour avoir fait un faux rapport pour se disculper.

23 juillet : L’expérience de Verdun ayant montré que la résistance de quelques points d’appui pouvait permettre à une situation mauvaise de se stabiliser le commandement donne l’ordre d’utiliser comme centres de résistance les positions de batterie qui possèdent déjà des boyaux et des abris. Pour les renforcer nous recevons l’ordre de les entourer de fils de fer. De plus les artilleurs doivent être exercés au lancement de grenades. A cet effet les gradés et les hommes doivent assister à tour de rôle aux leçons de l’école de grenadiers du Claon. Ce matin Dumay et Lacheret assistant à l’une de ces leçons sont témoin d’un accident grave. Un sous-officier de la 9ème batterie du 45ème n’ayant pas lâché assez vite une grenade qu’il tenait à la main est blessé mortellement par l’explosion de cette grenade qui blesse légèrement le lieutenant Maillet du 45ème et 2 hommes de la 9ème batterie.

26 juillet : Chabrier et Abadie qui effectuent aux tranchées de première ligne un réglage pour le compte de leur batterie sont légèrement blessés par une grenade boche. Dans l’après-midi j’apprends que la 125ème D.I. va probablement être relevée.

28 juillet : La 125ème D.I. est bien relevée en effet par la 130ème D.I. commandée par le général Toulorge. Gros vient nous voir le matin avec un des sous-officiers de cette division.

Depuis 18 mois que nous occupons cette position du bois de la Chalade nous avons reçu tout autour des pièces plusieurs centaines d’obus de tous calibres et nous n’y faisons plus attention. Depuis deux jours cependant les boches tirent énormément de notre côté et plusieurs fois nous manquons, mes hommes et moi, de nous faire ramasser.

30 juillet : Depuis 2 ou 3 jours, profitant du beau temps les avions sont nombreux en l’air et les combats ne cessent pas. Un avion allemand et un de nos avions d’artillerie sont descendus à une demi-heure d’intervalle.

A l’occasion de commencement de la 3ème année de guerre nous avons reçu du général commandant en chef l’ordre du jour suivant : « Soldats de la République ! Votre 3ème année de guerre commence. Depuis 2 ans vous soutenez sans faiblir le poids d’une lutte implacable. Vous avez fait échouer tous les plans de nos ennemis. Vous les avez vaincus sur la Marne, vous les avez arrêtés sur l’Yser, battus en Artois et en Champagne pendant qu’ils cherchaient vainement la victoire dans les plaines de Russie. Puis votre résistance victorieuse dans une bataille de 5 mois a brisé les efforts devant Verdun. Grace à votre vaillante opiniâtreté les armées de nos alliés ont pu forger les armes dont nos ennemis sentent aujourd’hui le poids sur tous les fronts. Le moment approche où, sous notre poussée commune, s’effondrera la puissance militaire allemande. Soldats de France ! Vous pouvez être fiers de l’œuvre que vous avez accomplie déjà. Vous êtes décidés à l’accomplir jusqu’au bout. La victoire est certaine. »

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