top of page

1er janvier 1917 : Toute la nuit le tir continue et nous nous attendons à tout moment à recevoir une marmite sur notre cagna. Enfin le jour se lève mais le tir ne cesse pas pour cela, au contraire,. Le père Somme qui s’amuse à compter les coups estime que nous en avons reçu 1700 depuis 36 heures : Si nous ne subissons aucun dommage de ce tir il n’en n’est malheureusement pas de même dans le camp voisin où les victimes sont nombreuses. Pour comble de malheur le temps est affreux. Quel triste jour de l’an nous allons passer malgré les « suppléments extraordinaires » touchés hier comme tous les ans au 1er janvier et au 14 juillet. Au déjeuner je convoque dans ma minuscule cagna mes 4 sous officiers, ce qui n’est pas sans risques car les obus boches ne cessent de tomber. Cependant chacun arrive à se glisser chez moi sans encombre et nous trinquons à la victoire définitive et prochaine. Le champagne n’est pas bon mais qu’importe !

Nous ne recevons pas dans la journée que des obus mais aussi un ordre du jour du général Muteau qui remplace à la tête du groupement D.E. le général Mangin, nommé au commandement de la 6ème armée.

« Officiers, sous officiers et soldats du groupement D.E. ! Fier d’avoir été récemment appelé à vous commander, je vous adresse à tous, à la veille d’une nouvelle année, mes vœux très affectueux pour vous et vos familles. Unis dans le même sentiment d’amour de la Patrie, toujours prêts à aller de l’avant en dépit des fatigues et des dangers nous saurons en 1917, comme en 1914, 1915 et 1916 supporter stoïquement les sacrifices que la guerre nous impose. La Victoire appartient à celui qui veut vaincre et nous voulons vaincre pour assurer à nos enfants une longue  période de tranquillité et de bien être en même temps qu’à notre pays une ère de prospérité. Entrons avec confiance dans cette nouvelle année, décidés à tout faire pour hâter la Victoire et fêter le retour au sein d’une France plus grande et plus forte. »

​

2 janvier : Les Boches tirent encore abondamment dans notre ravin et dans le camp. De notre côté nous leur répondons un peu en leur envoyant comme hier environ 80 obus. Dumay qui est à Douaumont essaie de me régler en m’envoyant les corrections de tir par la télégraphie pour le sol, mais comme ses renseignements seront envoyés en code chiffré et que je n’ai pas la clé, tout réglage est impossible.

​

3 janvier : Pour changer : continuation du mauvais temps. Le matin le brigadier chargé de la liaison entre la position de batterie et l’échelon et qui m’apporte en même temps le courrier m’annonce qu’une grave discussion a éclaté à l’échelon entre Lemasson et Lorson et que ce dernier a demandé à me parler. En effet je vois bientôt arriver le citoyen Lorson avec sa figure des grands jours. Il s’immobilise devant moi dans un « garde à vous » impeccable. : « Mon capitaine, je désirerais vous parler. –Je vous écoute, de quoi s’agit-il ? » Il commence à me raconter sa discussion avec Lemasson pour je ne sais plus quel motif et comme il le fait sur un ton qui ne me plait guère je lui coupe la parole : »Je vous fais observer, Lorson, que vous avez l’air de porter des accusations contre votre lieutenant qui n’est pas là pour vous contredire. Je vous entendrai donc en sa présence et si, comme il est certain, ses affirmations contredisent les vôtres, je serais dans l’obligation de maintenir la punition qu’il vous a donnée. – Alors, parce que je n’ai pas de galons je suis forcé d’avoir tort ? – Sans doute –Voyons mon capitaine, supposons que nous sommes entre hommes, je n’ai pas de galons, vous en avez trois sur la manche, mais supposons que vous n’en n’avez pas et expliquons nous ! » Les paroles ne peuvent pas rendre l’accent grandiloquent de l’éloquent Lorson et bien que j’aie surtout envie de rire la moutarde me monte au nez : »Ah ! Vous voulez que j’oublie que j’ai des galons ? Et bien vous allez voir si je n’en n’ai pas ! Je porte d’abord votre punition à 15 jours de prison, ensuite vous allez me faire le plaisir de filer à l’échelon, et vite ! – Mon capitaine, je veux des explications ! –Ah ! Vous voulez des explications ! Si vous n’êtes pas parti dans dix secondes je vous fais conduire au quartier général entre quatre hommes baïonnette au canon et je vous fais traduire en conseil de guerre ! » Au bruit de la discussion, tous les fantassins du camp voisin sont alertés. Lorson, médusé par mon apostrophe me regarde, puis sans attendre la fin des dix secondes, pivote sur ses talons et s’en va. Quelques minutes après Lemasson arrive et me raconte qu’ayant donné un ordre à Lorson celui-ci lui a répondu : »D’abord, je ne suis pas votre cycliste mais celui du capitaine ! » Cela ne me surprend pas de la part de Lorson, aussi je ne regrette pas ma sévérité à son égard. C’est sans doute un brave garçon mais qui n’a sur la discipline que des idées fort vagues.

Les Boches tirent toujours dans notre ravin et le soir un obus tombe presque sur ma cagna dont un montant se fend. Si l’obus était tombé un mètre plus à droite nous étions, Viguié et moi, transformés en chair à pâté. Toute la nuit la séance continue et le lendemain matin à mon réveil je m’aperçois qu’une de mes pièces a été mise hors de combat pendant la nuit.

Tranchée du Hart et bois de la Ferme

4 janvier : Le ravin est encore battu toute la journée d’une manière assez vive : jusqu’à ce jour nous avons échappé mais étant donné la violence des tirs allemands et leur continuité je me demande si cette chance nous favorisera jusqu’à la relèves qui n’est d’ailleurs pas annoncée. Sur la rive gauche de la Meuse, le bombardement est aujourd’hui très violent. De notre côté, l’activité est toujours très soutenue puisque nous avons tiré 100 coups hier et 141 aujourd’hui.

​

5 janvier : Ce matin pour varier les plaisirs les Boches nous envoient des obus toxiques. On parle toujours de nous relever mais personne ne veut venir occuper notre place. Le groupe Achard est venu pendant mon absence effectuer une reconnaissance de ma position, mais tous les officiers ont été d’accord pour affirmer qu’elle est inoccupable. Une batterie de 155 C et une batterie de 95 font les mêmes remarques. Si tout le monde se défile en jurant ses grands dieux que la position est inoccupable, nous ne sommes pas encore relevés ! J’y suis cependant depuis 6 semaines et j’ai pourtant prouvé qu’elle était occupable….. en l’occurrence et en y amenant en 15 jours près de 5 000 obus soit 250 tonnes de munitions.

​

6 janvier : Cette fois, je crois que nous sommes définitivement relevés car je reçois ce matin l’ordre de commencer mon déménagement ce soir. Où allons-nous ? Personne n’en sait rien, mais ce qui est sûr c’est que nous ne serons jamais nulle part aussi mal qu’ici. Mes hommes sont ravis de cette nouvelle, quant à moi je me sens pris maintenant d’une grave inquiétude. Ayant étudié depuis plusieurs jours l’intensité et la cadence des tirs allemands j’ai cru discerner une accalmie relative vers huit heures du soir. Je commande donc ma manœuvre en conséquence et je suis assez heureux de pouvoir déménager le soir sans encombre 2 canons et huit caissons. A peine d’ailleurs le dernier caisson a-t-il quitté la position que les boches se remettent à tirer dans le ravin : pour une fois encore nous aurons eu de la chance. Un coup tombe presque sur ma cagna.

 

7 janvier : Le matin Dumay rentre de Douaumont très en retard car il s’est perdu dans le brouillard et est allé errer dans le ravin de la Dame. Le soir suprême déménagement ! A l’heure prescrite mes chevaux arrivent : les Boches sont calmes. En un clin d’œil les huit caissons sont chargés et les deux pièces démontées et mises sur leurs avant-trains. Je n’ai pas besoin de stimuler mes hommes qui déploient une activité fébrile, dans le plus profond silence. Les voitures ne peuvent s’approcher qu’une à une et s’en aller de même, et cependant moins de cinquante minutes après l’arrivée du premier attelage la position est entièrement débarrassée. Au moment où la dernière voiture démarre, je frémis : une rafale boche arrive en sifflant, mais heureusement tombe trop court d’une centaine de mètres. Avec Dumay je marche en serre file trouvant que nous n’avançons pas assez vite. Le chemin est affreux, semé de trous d’obus dans lesquels un cheval disparaitrait. Ma jument tombe dans l’in d’eux, plein d’eau mais qui heureusement n’est pas profond. Le ciel est très limpide, ce qui facilite beaucoup notre manœuvre mais je crains que notre présence soit décelée à la vigilance des observateurs boches par les fusées éclairantes et les projecteurs de la côte du Talon. Nous atteignons bientôt l’extrémité du ravin, puis le carrefour sinistre de la Folie autour duquel s’entassent de funèbres débris. Lors des opérations de ravitaillement de ma position, plusieurs de mes chevaux sont tombés là, tués par les obus ou ensevelis dans la boue. Le carrefour dépassé, je commence à respirer prudemment : au bois Lecourtier je respire longuement. Mais à Belleville, hors de la zone dangereuse, ma joie et celle de Dumay éclatent : je m’écrie à haute voix : »Merci mon Dieu ! » C’est maintenant que nous pourrions chanter le cantique de Siméon. Ainsi dans cette position très mauvaise où nous pensions laisser la moitié de notre  effectif nous avons pu passer 6 semaines et recevoir les bombardements les plus violents en perdant seulement un tué et 4 blessés ! Dumay et moi, nous nous félicitons de ce remarquable résultat et remercions Dieu de toute notre âme pour la protection vraiment miraculeuse qu’il a bien voulu nous accorder. A minuit nous arrivons enfin au bois des 8 chevaux où nous trouvons pour nous recevoir Lemasson, retour de permission, qui nous fait les honneurs d’une confortable cagna dans laquelle nous ne passerons malheureusement pas beaucoup de nuits !

07 01 à l'arrière.jpg
07_01_l'arrière_carte.jpg

8 janvier : Le matin au réveil la terre est couverte de neige et comme celle-ci continue à tomber à gros flocons l’épaisseur augmente rapidement. Profitant d’une petite éclaircie, je me décide à faire dans le camp une petite promenade. Malgré l’ingéniosité de mes hommes l’installation est encore précaire car nous n’avons touché aucun matériau. Les chevaux sont, pour ainsi dire, sans abris, les hommes n’ont que de petites guitounes au ras du sol dans lesquelles il faut entrer à quatre pattes. L’état sanitaire n’est pas fameux mais le moral est bon. Les deux autres batteries sont également rentrées de leurs positions. Chez le commandant Annibert j’apprends que nous allons à l’arrière en réserve, probablement vers l’ouest. Nous serons donc au repos ou à peu près, ce qui ne nous est pas arrivé depuis le début de la campagne. J’ai également le plaisir d’apprendre qu’on a décerné 10 citations aux poilus de ma batterie. Vraiment, ils ne l’ont pas volé ! Les heureux bénéficiaires sont le maréchal des logis Breteau qui a assuré le ravitaillement dans des conditions particulièrement périlleuses ; le 1er canonnier servant Pineau, à la batterie de tir depuis le début de la campagne ; le 1er canonnier servant Somme, notre excellent et dévoué téléphoniste, aussi modeste que brave, toujours sur la brèche ; le maître pointeur Nadiras Louis, toujours comme son frère à la batterie de tir ; le 2ème canonnier servant Bachelier déjà blessé en Argonne, ; le 2ème canonnier conducteur Mignot blessé au ravin des 3 Cornes ; le 2ème canonnier servant Février Albert, un vieux du début blessé lui aussi au ravin des 3 Cornes ; l’excellent conducteur Guesdon, un modèle pour tous ses camarades ; le 2ème canonnier servant Lavit le boute en train de la batterie, dont aucun événement, si grave soit il, n’a jamais pu altérer la gaieté ; enfin notre pauvre et dévoué camarade le conducteur Ferré, tué à son poste de combat au ravin des 3 Cornes, cité à l’ordre de la 133ème DI , ses camarades étant cités à l’ordre de l’A.D. Marceau.

Dix citations, c’est bien sans doute, mais combien peu pour récompenser tout l’héroïsme prodigué par mes hommes depuis cinq semaines et pour récompenser leur effort exceptionnel. A l’occasion de la prise de Douaumont j’avis pu déjà faire citer à l’ordre de la 133ème DI l’excellent Dumay, ainsi que Lacheret qui a continué à se dépenser sans compter lors de la seconde attaque. J’avais encore pu faire citer à l’ordre de l’A.D. Marceau le sous lieutenant Viguié, le brigadier Gadet, le 1er canonnier Goosen dit Charlot et le 1er canonnier servant Leray, qui avaient assuré tous les quatre le service d’observation au fort de Souville.

​

9 janvier : La neige tombe aujourd’hui avec une violence redoublée ! Vraiment si cela continue nous aurons de bien pénibles routes car nous partons demain pour aller cantonner à Amblaincourt. Si j’en crois la rumeur publique le cantonnement manquerait absolument de confortable. Aujourd’hui donc nous faisons nos préparatifs de départ ce qui n’est pas une mince affaire. Le chargement de nos voitures est très laborieux, d’autant plus que nous emportons notre plein de munitions.

​

10 janvier : Après un peu plus de cent jours, nous quittons sans regrets le secteur de Verdun : sans doute avons-nous fait dans ce secteur un excellent travail en participant à deux offensives particulièrement réussies, mais nous avons vraiment souffert dans le cours du dernier mois.

A 10h30 le groupe s’ébranle en direction du sud ouest. La neige ne tombe plus mais la terre est couverte d’un linceul très épais sur lequel chevaux et voitures glissent terriblement, aussi la descente de la côte de Senoncourt est elle particulièrement pénible. Le reste du chemin par Souilly, heippes, mondrecourt, Rignaucourt et Serancourt s’effectue sans incident. Au jour tombant nous sommes à Amblaincourt. Amère dérision ! Ce village que l’on nous offre pour loger 750 hommes se compose d’une minuscule maison, d’un pan de mur et d’un poteau indicateur ! Nous formons donc le parc dans un champ et mettons nos chevaux à la corde, mais pour les hommes il va falloir trouver une autre solution. Le village de Serancourt est déjà occupé par de la cavalerie. Heureusement, à Deuxnouds devant Beauzée, il n’y a personne et nous nous y installons assez confortablement pour la nuit.

carte vers l'arrière

L'arrière

Un village vu d'avion
Carte Bar le Duc Revigny

L'arrière

11 janvier : Aujourd’hui nous devons cantonner à Louppy le Château. Je pars donc à 9 heures en tête du groupe pour préparer le logement. La route passe par Beauzée qui occupe, sur l’Aire, un une situation assez pittoresque. A la sortie de Pretz, avant d’atteindre la route départementale nous traversons un des endroits où l’on s’est battu le plus furieusement pendant la bataille de la Marne. Des croix en quantité innombrable sont semées dans les champs, aussi serrées que des ceps de vigne. Sur aucun point du front je n’ai vu des tombes aussi nombreuses.

A Vaubécourt je rencontre le 6ème groupe de notre régiment (commandant Pont). C’est un groupe de 155 qui, lui aussi, fait route vers l’arrière. Je refais en sens inverse cette fameuse route jusqu’à Villotte devant Louppy, que nous avons parcourue en septembre 1914. Après Villotte, je revois avec émotion ce fameux champ à gauche de la route où, formé en bivouac le soir du 13 septembre, nous avons joué de l’accordéon et chanté des chansons patriotiques autour d’un grand feu de bois. On n’a plus, dans ce lieu, cette impression de ce moment là. Il n’y a plus de cadavres dans les champs, les tranchées sont comblées. Il ne flotte plus dans l’air cette épouvantable odeur de putréfaction, de foin mouillé et de paille brûlée. Nous arrivons enfin à Louppy le Château. Le cantonnement est maigre, plus que maigre, mais comment nous plaindrions nous puisque ce sont les canons que nous traînons en ce moment qui ont mis ce village dans ce piteux état. Dans le vallon au sud de Louppy on voit encore des trous produits par nos obus mais qui se comblent lentement par suite de la poussée des terres. Le cantonnement ne peut contenir tout le monde et je suis obligé d’envoyer la 12ème batterie à la ferme de la Lineuse d’agréable mémoire. La 10ème batterie s’en va cantonner au moulin et la 11ème dans ce qui reste du village. Quant aux cantonnements des hommes et des officiers ils sont plutôt sommaires. Dumay, Lemasson et moi nous nous logeons dans une grande bâtisse à moitié en ruines et dont les fenêtres sont démolies : nous pensons y mourir de froid ! Pour ma part j’ai, comme lit, un sommier, car je suis le plus élevé en grade. Les autres couchent par terre. Heureusement la bonne humeur règne, car nous sommes mieux qu’au ravin du bois de 3 Cornes et même qu’au bous des huit Chevaux. Il fait si froid dans cette baraque que nous nous couchons à 7h1/2 ! Le soir on vient de me prévenir que Lorson, en grimpant dans son grenier, est tombé malencontreusement du haut de l’échelle sur une herse et qu’il s’est blessé assez grièvement. Prévenue téléphoniquement par notre médecin, une auto vient le chercher et l’emmène à Bar le Duc.

​

12 janvier : A 8 heures je pars pour Revigny en passant par Fontenoy et Laimont. Je revois avec une certaine émotion ces lieux où nous nous sommes battus au début du mois de septembre 1914. A Revigny je rencontre mon oncle qui travaille comme GVC  au parc de l’artillerie de l’armée. Nous pouvons déjeuner ensemble puis je rejoins mon groupe à Alliancelles où nous sommes parfaitement cantonnés. Cette fois nous sommes bien à l’arrière, car lorsque j’arrive dans la chambre confortable qui m’est réservée un beau feu clair brûle dans la cheminée. Le village d’Alliancelles est fort coquettement bâti sur un éperon dominant la très large et très belle vallée de l’Ornain. Ce petit coin doit être, en été, charmant de fraîcheur. La vallée de l’Ornain comprend d’ailleurs en plus de cette très belle rivière aux eaux claires et profondes, plusieurs ruisseaux également importants, la Saulx, la Chée…

 

13 janvier : Nous nous réveillons le matin avec un temps horrible. A 9 heures, départ du groupe par Villers le Sec, Heitz le Maurupt où l’on s’est battu furieusement en 1914 et qui est presque entièrement démoli. 187 maisons sur 210 sont, paraît-il, complètement anéanties. Il est bien dommage que le temps soit si horrible et que la neige tombe avec autant de violence car, à partir de Jussécourt et surtout à partir de Heitz l’Evèque où l’on se rapproche de la Saulx, la route est très belle. Comme elle est absolument de niveau nos chevaux ne se fatiguent pas du tout. Au cantonnement de Merlant où nous arrivons bientôt nous sommes complètement en dehors de la zone des combats de la Marne aussi trouvons nous un village intact dans lequel nous nous installons confortablement.

Carte 1

L'arrière

Carte 2

L'arrière

14 janvier : Aujourd’hui nous aurons repos au cantonnement, chose fort agréable, car tout le monde est assez fatigué par ces quatre journées de route que nous avons du faire par un temps exécrable. Nous profitons de l’après midi pour aller faire un tour du côté du Mont de Fourche d’où l’on jouit d’un coup d’œil superbe sur la callée de la Saulx. Le matin nous pouvons également assister à la messe dans l’église du lieu ce qui ne nous est pas arrivé depuis notre départ d’Argonne.

​

15 janvier : Aujourd’hui nous devons faire étape au village de Coupetz. Laissant la batterie sous le commandement de Dumay je pars avec le logement à 7h00 accompagné de Lemasson, par la route de Vitry que nous quittons vers la côte 154. Mon intention est de rejoindre la route de Paris à Strasbourg vers le signal de Gravelines mais nous nous trompons de chemin et retombons sur la route un peu au sud de la ferme de Gravelines. La route est d’ailleurs superbe et au sommet du plateau, à la côte 208, on domine tout le pays d’alentour. Nous pensons franchir la Marne au village de la Chaussée où nous arrivons bientôt, mais il faut y renoncer. La Marne grossie par les dernières pluies a débordé et le pont est coupé. Nous remontons plus haut par Omey jusqu’à Pogny et là nous pouvons passer. Tous ces villages qui bordent la Marne sont assez coquets et doivent et doivent être fort agréables en été. Il en est de même sans doute des villages situés de l’autre côté et en particulier de Vitry la Ville que nous trouverons bientôt, mais dès la sortie de ce  village le paysage change à vue d’œil. Ici c’est la Champagne pouilleuse dans toute son horreur. Au lieu des champs bien cultivés que nous venons de traverser ce ne sont maintenant que des petits bois de sapin séparant de maigres landes couvertes d’une herbe rare et où l’on doit sans doute faire paître des moutons. Les sapins ressemblent plutôt d’ailleurs à des arbres de Noël et paraissent ne pas pouvoir trouver leur vie dans ce sol appauvri. Entre Vitry la Ville et Coupetz sur un parcours de 8 kilomètres non seulement on ne rencontre pas une seule maison mais on n’en voit même pas à l’horizon ! A 10h30 nous arrivons enfin au village de Coupetz qui possède 84 habitants et où je vais être obligé de loger 225 hommes et autant de chevaux. Le cantonnement n’est pas facile à répartir mais enfin quand la batterie arrive à 15 heures tout est prêt pour les recevoir.

Un pont détruit sur la Marne

16 janvier : Aujourd’hui nous avons une étape très longue. La batterie part à 8 heures par Cernon, St Quentin sur Coole, Breuvery, Nuisement. Le froid est extrême et cependant, comme tous les jours nous nous arrêtons à la sortie de ce dernier village, pour casser la croûte à l’abri d’un bois de sapins. Par Soudron, Villeseneux et Clamanges nous atteignons enfin à 14h10 le village d’Écury le Repos. Nous sommes tous littéralement gelés, heureusement d’ailleurs que le cantonnement est assez confortable. Cette fois nous sommes à nouveau dans la zone de combats du mois de septembre 1914 où l’on s’est battu furieusement. Les champs sont couverts de  croix qui se détachent sur la neige. Le pays que nous traversons est extrêmement giboyeux et aujourd’hui nous  avons, levé le long de la route, au moins 15 lièvres et de nombreuses compagnies de perdreaux.

​

17 janvier : Aujourd’hui repos sur place. Nous en profitons dans l’après midi pour faire un tour aux environs du village. La campagne est recouverte d’une couche de neige de 15 à 20 centimètres, mais le plus impressionnant est le nombre de croix que l’on aperçoit dans la plaine surtout entre Écury et Morains le Petit. Certaines de ces tombes contiennent 20 à 30 corps et souvent plus. On devine que certaines sont simplement des tranchées qui ont été refermées sur leurs défenseurs tués sur place. Beaucoup de soldats allemands sont tombés là, mais il y a, hélas ! un nombre au moins égal de soldats français.

​

18 janvier : Aujourd’hui nouvelle étape. Nous ne savons d’ailleurs pas d’une manière précise la destination du groupe car les renseignements qu’ »on nous communique changent tous les jours ou presque. Nous partons donc à 8 heures par Morains le Petit, à l’extrémité des fameux marais de St Gond. Entre Aulnay aux Planches et Aulnizeux nous traversons un des bras des marais de St Gond mais c’est entre Aulnizeux et Bannes que nous sommes vraiment dans le marais. Le spectacle est alors d’une  tristesse infinie. Le ciel gris et bas semble ne pas être plus haut que la cime des arbres. L’eau glauque et noire des marais envahit la route par place. De petits ilots couverts de neige jettent des taches blanches dans cette eau noire. Des vols lugubres de corbeaux tournoient autour de nous en croissant et nous nous sentons tous pénétrés par une tristesse profonde augmentée encore par tous  les souvenirs et toutes les légendes qui planent sur ces marais sinistres. Les hordes d’Attila, les grognards de Napoléon se sont battus ici avant les poilus de l’armée Foch. Un terrain voisin de Bannes s’appelle d’ailleurs «  le champ de bataille ». C’est là que furent anéantis, le 25 mars 1814 après une résistance héroïque, 3000 gardes nationaux du général Pachtod luttant contre l’armée de Blucher et celle de Schwarzenberg. Si les villages de cette région  ne paraissent pas avoir trop souffert de la guerre, les champs par contre sont parsemés de croix qui disent l’intensité de la lutte dans cette région, point capital de la bataille de la Marne, avec la trouée de Revigny et les bords de l’Ourcq. Nous arrivons enfin à Broussy le Grand où nous cantonnons.

20 janvier : Hier nous avons eu repos au cantonnement, mais aujourd’hui, pour changer on nous offre une étape fort longue. Comme je suis chargé de faire le logement je pars à 7h30 par Reuves. A la sortie du village commence une côte fort rude qui passe au château célèbre de Mondement. Le groupe Graveteau est en ce moment engagé dans la côte et fait des efforts désespérés pour la gravir. La route est couverte d’une telle épaisseur de neige que les attelages, même doublés, n’arrivent pas à remorquer sur la côte ces lourdes pièces de 155 long.

Le château de Mondement, position capitale lors des combats du mois de septembre 1914 garde encore les traces toutes chaudes de ces furieux combats. La division du général Humbert s’est ici couverte de gloire et de nombreuses tombes disséminées autour du château disent assez l’ardeur de la lutte.

A Broyes, où nous arrivons bientôt, est cantonné le groupe du capitaine La Bouralière qui fait comme nous une marche vers l’arrière. Par une côte assez raide nous descendons sur Sézanne et par une autre côte non moins raide nous remontons à Mœurs sur le plateau. Le froid est toujours très vif et la fatigue commence à nous gagner. Par Esternay nous gagnons Neuvy où nous rencontrons enfin le colonel Olien ??, commandant le régiment et ami du colonel Annibert. Le cantonnement affecté au groupe étant le village de Réveillon je me hâte d’aller le reconnaître. La partie la plus importante du village est le château, belle demeure seigneuriale bâtie au commencement du règne de Louis XIII et qui est habitée par madame Madeleine Lemaire et sa fille.

 A côté du château est une grande ferme, de la même époque que le château et qui, elle aussi, a fort grand air. Avec quelques peines j’arrive enfin à loger la batterie dans ce petit village et dans les fermes environnantes. La batterie n’arrive d’ailleurs qu’à la nuit tombante. Notre popote est installée chez de braves gens qui nous reçoivent à bras ouverts et offrent une chambre à Lemasson et à Viguié, quant à Dumay et à moi nous logeons au château dans une très belle chambre où il fait malheureusement un froid de chien.

 

21 janvier : Aujourd’hui, jour de repos, nous pouvons faire un peu mieux connaissance avec notre cantonnement. Le château entouré de douves a vraiment fort grand air. Les bâtiments en forme de fer à cheval enclosent d’un côté la cour d’honneur fermée par une grille monumentale qui regarde les bois. De l’autre côté un vaste pont en pierre franchit les douves et donne accès sur le tapis vert bordé de chaque côté par une quadruple rangée d’arbres séculaires. Les châtelaines, fort aimables, nous accueillent avec bonne grâce et le soir nous offrent le thé que nous prenons en bavardant autour d’une vaste cheminée dans laquelle brûlent des bûches énormes. Puisque nous devons passer ici une dizaine de jours je crois que nous n’y serons pas mal, malgré qu’il fasse un froid de loup. En effet depuis notre départ de Verdun la température se maintient en moyenne vers 10 degrés en dessous de zéro. Quant au village il est minuscule et n’offre aucun caractère, sauf la petite église avec son curieux clocher, blottie sous les grands arbres de la place communale.

21 01 carte.jpg

22 janvier : Dans l’après midi accompagné de Lemasson et de Dumay je m’en vais faire un tour jusqu’aux cressonnières de la gare de Joisselle situées dans un site assez joli. Le soir, pendant que nous sommes en train de diner, on vient m’apprendre que nous devons déménager pour laisser la place au 105ème. Cela ne me surprend pas nous étions trop bien ici pour qu’on nous y laisse. Le cantonnement qui nous est affecté Sancy les Provins à quelques kilomètres.

​

23 janvier : Après avoir fait nos adieux à nos aimables hôtesses nous partons par Baleine et Montceau les Provins, village qui a marqué en septembre 1914 la limite de l’avance allemande. L’installation dans le village n’est pas mauvaise et en qui concerne les hommes et les chevaux nous gagnons plutôt au change. Mais si le pays n’est pas mauvais comme cantonnement les habitants sont, par contre, très peu accueillants. Ils ont, d’instinct, horreur du soldat et une horreur décuplée pour tout ce qui porte des galons. Nadiras aîné qui porte sur la manche droite les galons de maître ouvrier en fer se voit mettre à la porte d’une maison où il était entré pour demander une chambre parce qu’on le prend pour un gradé. D’autres hommes viennent se plaindre à moi parce que les paysans ont vendu de la paille à 2 francs la botte ! Le paysan briard n’a pas bonne réputation mais je dois avouer qu’elle me parait largement méritée.

​

24 janvier : Le froid est de plus en plus vif et si cela continue mes canons aurons encore au printemps la boue de Verdun. Depuis notre départ il m’a été impossible en effet de laver mes canons qui sont horriblement sales.

Aujourd’hui je vais avec Lemasson à Coulommiers dans l’auto du capitaine Kablé pour chercher quelques papiers à la Sous Intendance. En revenant je passe à Beton Bazoches rendre visite à une vieille amie de ma famille, la femme du professeur Farabeuf.

​

25 janvier : Le froid est plus en plus vif et on ne peut rien faire. La température au cours de la nuit doit descendre entre 15 et 20° au dessous de zéro. Le village naturellement n’offre que bien peu de ressources. On n’a même pas le plaisir d’entrer à l’église car elle est fermée, menaçant ruine. Il y a bien cependant un curé mais qui se contente de croupir dans sa crasse et son indigence pendant que ses ouailles croupissent dans leur irréligion. Pour occuper les loisirs de mes hommes et les réchauffer un peu j’essaie de leur faire faire de la manœuvre à pied mais il fait vraiment trop froid et d’ailleurs c es exercices n’ont auprès d’eux aucun succès.

​

26 janvier : Dans l’après midi je vais malgré le froid très vif prendre une tasse de thé au château de Réveillon où je retrouve le capitaine Neuville et Moreau. L’hôtesse qui nous reçoit comme toujours fort aimablement nous dit combien elle nous regrette : nos successeurs au château sont, parait il, fort peu sociables et d’un sans gène considérable. Nous passons au château une fort bonne après midi en parlant de mille choses. Madeleine Lemaire nous raconte l’envahissement de son château par les Boches en septembre 1914. Elle y a logé un grand nombre  d’officiers dont les noms, inscrits à la craie sur les portes, sont encore visibles. Il y avait même un très haut personnage qu’elle croit être le roi de Wurtenberg. Tous ces Boches ont été d’ailleurs d’une parfaite correction à son égard. Madeleine Lemaire ayant demandé à l’un d’eux si il y avait danger pour elle à rester au château : « Non, madame, répondit le boche, la canonnade s’éloigne. L’armée française est en pleine déroute et demain sans doute nous serons à Paris ». Le lendemain les Boches sont toujours à Réveillon et leur visage est soucieux. « Il me semble ; leur dit la châtelaine d’un air ironique, que la canonnade se rapproche. – Si c’est vrai, madame, répond le Boche, après avoir tendu l’oreille, c’est que vous êtes vainqueurs ». Rapidement, avec un grand remue ménage les Boches font leurs paquets et prennent congé de leur hôtesse qui, trop heureuse de les voir partir, les reconduit sur le perron du château. Au même moment parait un avion français, volant assez bas. Tous les Boches sautent immédiatement sur leurs armes pour mitrailler l’imprudent aviateur. Madeleine Lemaire se précipite alors vers le haut personnage que tous les officiers paraissent entourer du plus grand respect : « De grâce, monsieur, ne tuez pas un français chez moi ! » Le Boche surpris hésite un moment puis donne un ordre : tous les fusils s’abaissent.

Notre hôtesse qui n’est plus jeune a naturellement la tète pleine de souvenirs. Elle a beaucoup connu Rossini et me dit que sa première œuvre d’artiste a été justement un portrait de Rossini. C’est chez elle à Paris qu’ont débuté Félia Litvinne et Reynaldo Hahn. Après avoir pris congé de ces deux aimables dames je rentre à Sancy à la nuit noire par un froid très vif.

27 janvier : Il parait décidément que nous allons être renvoyés à l’arrière pour être réarmés avec du nouveau matériel. Le capitaine Eudes, inspecteur du matériel qui vient de visiter nos canons les déclare en mauvais état. Sur les 12 pièces du groupe 3 ou 4 seulement bonnes à quelque chose.

​

28 janvier : Le matin vers 11 heures j’apprends que je suis cité à l’ordre du Corps d’Armée pour l’affaire du 15 décembre. Cette nouvelle me surprend  car les citations à l’ordre du Corps d’Armée pour l’affaire du 15 décembre ont paru le 9 janvier. Je  suppose que ma citation a du monter jusqu’à l’Armée et…. Redescendre, avec le motif suivant : « Officier d’une énergie et d’un sang froid remarquables. A su opérer le déplacement de sa batterie dans des conditions difficiles et dangereuses. A réglé ses tirs de manière à remplir complètement la mission délicate qui lui avait été confiée, pour la préparation de l’attaque du 15 décembre1916. »    Signé Muteau. Ordre général n°236 du groupement DE en date du 21 janvier 1917. J’apprends en même temps que nous embarquions demain à Esternay pour retourner au dépôt de Joigny. Je commence à prendre mes dispositions pour ce départ lorsqu’une dépêche me prévient que Lucienne (NDLR : Son épouse)  est à Provins. Pour la rejoindre cet après midi il n’y a qu’un moyen : prévenir le commandant et lui demander qu’il autorise le capitaine Kablé ou le lieutenant Le Bris à m’y conduire en auto. A force d’éloquence j’arrache au commandant l’autorisation demandée et, à une heure, accompagné de Le Bris je pars pour Provins par un temps splendide mais par un froid extrême. Nous passons, Lucienne et moi, quelques heures ensemble mais à 16h30 il faut se séparer et reprendre le chemin de  Sancy. En y arrivant une mauvaise nouvelle nous attend : nous devons laisser dans la zone des armées deux officiers et naturellement le commandant Annibert a désigné Lemasson et Gadet de la 11ème car il ne les aime ni l’un ni l’autre. Dès l’annonce de cette nouvelle je me précipite chez le commandant pour lui demander pourquoi il a désigné Lemasson. Fort mal reçu, je c rois prudent de ne pas insister sans pour cela abandonner la place. Après avoir parlé avec Beltramelli de choses et d’autres, j’attaque à nouveau le commandant : « Alors, mon commandant, vous avez décidé de laisser Lemasson ? –Oui, pourquoi ? – Parce que je vous informe que si Lemasson quitte la batterie ce sera contre mon gré et je ne réponds pas du mauvais fonctionnement de mon unité si on m’enlève mes collaborateurs les plus expérimentés. » - « Et bien ! Puisque vous tenez à garder Lemasson, gardez-le ! » C’est tout ce que je demande. D’ailleurs ce n’est pas non plus Gadet qui restera mais Guérinot de la 12ème batterie, d’autre part Viguié reste à la place de Lemasson. Les préparatifs de départ du lendemain ne sont pas achevés car nous avons été prévenus vraiment un peu tard. Comme nos munitions ne doivent pas être ramenées à l’arrière nous les déposons dans une grange, d’où elles seront reconduites au front par la SMA qui reste à Sancy jusqu’à nouvel ordre. Ainsi après nous avoir fait trimbaler nos munitions depuis Verdun jusqu’ici ce qui a éreinté nos chevaux on va encore éreinter des camions et bruler de l’essence pour reconduire ces munitions à plus de 100 kilomètres d’ici !  Nous laissons également nos canons et porte canons ce qui va simplifier considérablement nos opérations d’embarquement.

​

29 janvier : Avant 3 heures tout le monde est debout car nous devons partir à 3 heures 45. Il fait in froid terrible mais ce sera encore bien pire lorsque  nous serons sur la route avec, dans le nez, un terrible vent d’est. Il est impossible de rester à cheval sous peine de mourir de froid, de plus la nuit est d’une noirceur d’encre ce qui rend  la marche encore plus fatiguante. La température est certainement voisine de -15° si non plus basse. A 6h45 enfin nous arrivons à Esternay et comme le train qui doit nous emmener est annoncé pour sept heures nous pensons pouvoir commencer l’embarquement de suite. Malheureusement in n’en n’est pas ainsi et le train n’est pas là. Nous devons donc attendre sur la route de longues heures mortelles par un froid très vif. Déjà sur la route nous avons souffert horriblement du froid, mais nous ne sommes pas encore au bout de nos peines. Comme le train ne se décide pas à arriver nous allons demander asile mes lieutenants et moi à un brave homme de boulanger qui nous offre son arrière boutique dans laquelle brûle un bon feu. Enfin à 11 heures arrive le premier train et l’embarquement peut commencer. Il se poursuit d’ailleurs dans des conditions fort pénibles. Nous devons embarquer nos chevaux en pleine voie au milieu des rails où ils se tordent les pieds et chaque fois qu’un train arrive il faut retirer les ponts volants. Pour le matériel la difficulté n’est pas moindre : il n’y a qu’un petit quai minuscule où l’on ne peut charger que deux ponts à la fois. Lorsque les wagons sont chargés il faut par des manœuvres savantes les renvoyer sur des voies de garage. Enfin à 16 heures tout est fini nous partons. Naturellement le wagon qui nous est réservé est infect et nous pensons y mourir de froid car il n’est bien entendu pas chauffé. Féry, pour avoir moins froid aux pieds, a imaginé de se suspendre par les mains aux filets du compartiment mais il n’arrive pas à conserver cette position incommode.

​

30 janvier : Enfin après 9 heures de voyage par Romilly, Troyes, St Florentin, Laroche nous arrivons à Joigny à une heure du matin complètement gelés et morts de fatigue. Nous maudissons une fois de plus l’administration militaire qui, après nous avoir fait faire 20 jours de route, nous fait embarquer alors que nous ne sommes plus qu’à 3 étapes de Joigny ! Alors que l’on manque de charbon on fait venir à vide 4 trains de Villeneuve St Georges à Esternay pour nous emmener et fera refaire à ces 4 trains le trajet à vide entre Joigny et Villeneuve St Georges. Un de ces trains sera d’ailleurs également à vide le trajet d’Esternay à Joigny car nous avons pu loger tout notre matériel sur 3 trains puisque nous avons 24 voitures de moins. Le débarquement s’effectue avec une lenteur désespérante car tous mes hommes sont éreintés. Nous mettons pour cela plus de 3 heures alors que 45 minutes sont, le plus souvent, largement suffisantes.

Enfin à 4h30 nous quittons la gare. Le village où nous devons cantonner,  Paroy n’est heureusement qu’à deux kilomètres et vers 5 heures nous y arrivons. Je suis tellement éreinté que ce court chemin me semble interminable. Mes hommes et mes chevaux sont également épuisés. Le maréchal des logis Vallée vient me prévenir qu’un  de ses chevaux est dans le fossé de la route et refuse d’avancer : « Je m’en moque ! Laissez-le là !» Le cantonnement n’est naturellement pas préparé. Enfin à six heures tout est à peu près casé et, pour ma part, je trouve un lit chez de braves vignerons les époux Brochot qui se mettent en quatre pour me faire plaisir malgré qu’ils ne soient plus jeunes. La bonne vieille allume dans la vaste cheminée un splendide feu de sarments devant lequel je me grille, puis bassine mon lit car je n’ai qu’une hâte, me coucher. Le froid m’empêche d’ailleurs de fermer l’œil. Je me lève cependant vers 3 heures passablement reposé, mais vraiment le trajet que nous avons fait depuis Sancy jusqu’ici restera un de mes plus mauvais souvenirs de campagne. Enfin nous voici maintenant au dépôt pour une période qui ne sera pas inférieure à 15 jours et qui, vraisemblablement, sera beaucoup plus longue. Le petit village de Paroy où est cantonnée ma batterie avec l’état major du commandant est assez agréable. Situé entre la grand’ route et la rivière du Tholon, il est composé exclusivement de maisons de vignerons fort propres. Les habitants sont assez accueillants, surtout ceux chez qui je suis logé. Le bonhomme, extrêmement bavard, m’accapare à tout instant pour m’emmener visiter sa cave, visite qui s’accompagne, bien entendu, de dégustation. Le lendemain de notre arrivée nous allons nous présenter au commandant du dépôt, le colonel Guibert ancien chef d’escadron au 31ème d’artillerie lorsque j’y étais sous lieutenant. Le colonel Guibert était à cette époque un officier d’une très grande valeur, breveté de l’école de guerre, sorti dans les premiers de l’école de Saumur, il avait devant lui le plus bel avenir. Au début de la campagne il commandait le parc d’artillerie du 5ème CA , besogne écrasante qu’il ne put supporter. Après la bataille de la Marne, épuisé par l’effort fourni on devait l’évacuer pour anémie cérébrale. Il nous annonce que nous allons être réarmés avec du 155 court Schneider et que nous devrons céder une partie de nos cadres et de notre personnel pour la formation du 11ème groupe. Les premiers jours de notre séjour au dépôt devant être parfaitement perdus à tous égards je me décide à demander ma permission de 9 jours qui m’est accordée pour le 1er février.

© 2018 by Desaulle. Proudly created with Wix.com

bottom of page