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2 décembre : Enfin aujourd’hui je vais avoir quelque chose à faire, le colonel Rollet commandant l’AD 125 que j’ai vu hier aux Islettes m’ayant donné un tir à exécuter ce matin dans le secteur du Fer à Cheval. A 7 heures je pars donc avec Collin pour les 3 Ravins en passant par la Chalade et le Nid d’Aigle. Les Boches sont heureusement très sages. A l’observatoire O.5  je vois le commandant du centre 4 mais c’est le commandant du centre 3 que je dois voir à l’ouvrage 54 puisque le tir est dans son secteur. Le commandant du centre 4 me conduit lui-même à son collègue en passant par le tunnel mais à l’ouvrage 54 nous ne trouvons pas le commandant de centre qui n’est autre que le commandant Sanpaillot ??  du 8ème chasseurs. Ce régiment de  cavalerie fournit en effet un escadron aux tranchées de première ligne depuis quelques jours. Le commandant est parait-il à l’ouvrage 16D en première ligne où nous filons comme des zèbres par le boyau. Les Boches sont d’ailleurs beaucoup moins sages et envoient pas mal de marmites dans le ravin. Enfin après avoir beaucoup galopé dans les boyaux nous parvenons à rencontrer le commandant qui nous mène lui-même en première ligne par le boyau ouest des Coloniaux et nous montre l’objectif. C’est un très vague blockhaus qu’il s’agit de démolir, mais avec toutes ces allées et venues il est 19h30 lorsque je suis prêt à tirer. L’infanterie me demande d’ailleurs de sursoir à mon tir pour ne pas exposer aux tirs de représailles de l’artillerie ennemie les très nombreuses corvées qui circulent en ce moment dans le secteur. Je retourne donc à O.5. déjeuner avec Burckel, sous-lieutenant observateur au 45ème, excellent garçon plein d’enthousiasme et qui ne rêve que plaies et bosses. A midi, note déjeuner terminé nous remontons en première ligne et après avoir fait évacuer cette dernière nous commençons notre tir vers midi trente. Tout se passe normalement à part quelques coups tombés vraiment un peu court. Heureusement que la tranchée de première ligne est évacuée et que nous ne sommes pas sous la trajectoire sans quoi il pourrait y avoir des malheurs. Les Allemands n’ont d’ailleurs pas l’air contents de mon travail car ils tirent un peu de tous les côtés. Enfin vers 14 heures, mon tir terminé, je prends le chemin du Claon où j’arrive absolument harassé à 16h30 . Depuis ce matin en effet j’ai dû patauger dans les boyaux avec de l’eau au-dessus des chevilles et une mauvaise pluie  sur le dos.. Malgré ces circonstances atmosphériques peu favorables, un commencement de rhume que j’avais le matin est complètement disparu le soir. Depuis quelques jours le premier emprunt de la Défense Nationale. Le payeur de la Division est venu hier au Claon recueillir les souscriptions. Mon cycliste Lorson qui continue à gagner un argent fou à vendre des journaux a souscrit pour 1800 francs. Quant à moi je n’ai pu, loin de là, atteindre ce respectable chiffre.

4 décembre : Aujourd’hui, à l’occasion de la sainte Barbe, je donne au Claon un grand diner. Dans l’après-midi je pars donc aux Islettes chercher mes invités c'est-à-dire Chauris, Lemasson, l’abbé Gailhouste, Debray, et Beaumelle notre nouveau médecin major et pour les ramener je prends la voiture du vaguemestre, une splendide tapissière conduite par le vaguemestre auxiliaire Paré, notable marchand de bois de Château-Gontier. Quant à moi, caracolant, je précède la voiture. La nuit est d’une noirceur d’encre. Comme nous arrivons au cimetière des Islettes, une ombre au bord du chemin interpelle Paré : « Dis donc vieux ! Il n’y a pas une place dans ta carriole ? –j(sais pas. D’mande au lieutenant » L’ombre s’approche de moi et se présente : »capitaine Dépinoy » affecté au 76ème d’infanterie et rejoignant son nouveau régiment à la Chalade. « Puis-je profiter de votre voiture ? –Mais je vous en prie……. » Il grimpe à coté et nous filons. Au Neufour, arrêt ; il faut que j’aille chercher l’abbé Henry. Nous stoppons devant la maison Menu. « Dites donc, Paré, venez donc tenir mon cheval. » L'nterpellé qui ne veut pas lâcher ses rênes pousse du coude son voisin. « Hé ! Vieux ! Va donc tenir le cheval du lieutenant ! » Le « vieux » poussé par cet ordre impératif est prêt à s »exécuter mais heureusement Lemasson dans le fond de la voiture a aperçu à la lueur de la lampe électrique les galons du capitaine et du même coup la gaffe de ce pauvre Paré auquel il donne l’ordre de descendre.  Paré s’exécute de mauvaise grâce  ne comprenant pas pourquoi on ne fait pas descendre le biffin. Arrivé au Claon, nous lui expliquons sa gaffe : le pauvre garçon est absolument désolé et se précipite vers le capitaine pour lui faire ses plus plates excuses. Naturellement nous nous tordons tous et le capitaine tout le premier. Notre dîner de sainte Barbe fut bien entendu fort gai, aucun des convives n’engendrant la mélancolie. L’abbé Gailhouste nous raconte des histoires de la popote de l’ambulance divisionnaire. Il y a là un  certain docteur à 3 ou 4 galons nommé Lanteaume et qui fait par sa sottise la joie de la popote : « Voyons, monsieur Menu, vous qui demeurez dans ce pays depuis longtemps, vous n’avez jamais constaté que les allemands y fissent de l’espionnage ?  - Ma foi, monsieur Lanteaume, je n’ai jamais fait bien attention. Il est vrai cependant que, assez souvent, j’ai rencontré des caravanes de cyclistes, de jeunes étudiants se disant alsaciens et qui parcouraient la foret en tous sens. – Ah ! Mais c’est très intéressant ce que vous nous dites là ! Alors comment étaient ils habillés ces boches ? – Comme les cyclistes. Ils devaient avoir des culottes et des chandails, ou bien des vestes à martingales et probablement des casquettes ! –Ceci est très curieux ! Voyez donc Combeléran, comme ils sont forts ces boches, ils avaient des espions……  habillés en civil ! »

L’autre jour l’abbé Mauquié, qui est dans le civil vicaire à Ste Elizabeth de Perpignan, rentre de permission et raconte à table ses prouesses : « Je me suis arrêté à Paris pour déjeuner et vous savez je me suis tapé la cloche, j’ai dépensé au moins 25 francs ! – Oh ! Oh ! Monsieur l’aumônier s’écrie Lanteaume,  ce n’est pas bien de faire des excès comme cela ! – Mais, monsieur le médecin chef je n’étais pas tout seul ! Il y avait le vicaire de Ste Elizabeth de Perpignan, l’aumônier de la 25ème division, l’abbé Marquié et moi ! –Oh ! Alors si vous étiez quatre, cela fait un peu plus de six francs par tête, c’est fort raisonnable ! »

Il y a, dans l’ambulance, un autre toubib qui n’est pas, comme on dit, dans une musette et qui s’appelle Gobineau. Celui là n’avait pas inventé la poudre (c’était déjà fait) mais il a inventé les « urinoirs divisionnaires » appelés immédiatement « gobinoirs » par les poilus peu respectueux. Le verbe « gobiner » entre également dans le vocabulaire de la division. Ce toubib là a une autre marotte qui est e faire faire de l’exercice à ses brancardiers. De plus il ne déplace jamais ses voitures d’ambulance sans leur faire prendre les dispositions de combat avec avant-garde, pointe d’avant-garde, éclaireurs, arrière garde, flanc-garde, le tout constitué par des brancardiers myopes armés du sabre série Z ! On ne peut pas non plus lui reprocher de ne pas prendre les intérêts de l’état. L’ordinaire de son ambulance ayant, comme toutes les unités, un boni destiné à parer aux à coups et à améliorer l’ordinaire il n’a trouvé rien de mieux que de le reverser au Trésor. Ces jours derniers, ne voulait-il pas faire payer à ses officiers les casques en acier et les masques contre les gaz qu’il leur distribuait ! Toutes ces petites histoires nous divertissent et nous nous quittons à une heure fort avancée de la nuit. Ces petites réunions nous aident à trouver le temps moins long et à prendre notre mal en patience. Nous ne sommes pas pourtant bien à plaindre mais que dire de ces pauvres fantassins qui en sont à leur deuxième hiver dans les tranchées ! Ces jours ci je voyais un bataillon redescendre des tranchées : les hommes ressemblaient à des blocs de boue ambulants. Le mauvais temps qui fait rage ces jours ci n’est pas pour nous mettre de bonne humeur. Voila un an que nous sommes dans ce village et rien ne fait espérer un départ prochain. La situation est toujours très calme et nous ne tirons pas du tout. Ce n’est pas que les munitions nous manquent, au contraire nous en regorgeons, mais comme les boches sont fort sages nous les laissons tranquilles et profitions de ce calme pour améliorer nos positions de batterie. Nous recevons ces jours ci de nouveaux masques contre les gaz : ils ressemblent aux paniers que l’on met aux veaux pour les empêcher de téter.

Les Islettes L'église

16 décembre : Notre vétérinaire Chauris retourne à l’arrière, son temps de front étant suffisant pour lui permettre de retourner à l’intérieur. Il est navré de nous quitter et je le suis tout autant de le voir partir. Son nouveau poste est à Clermont Ferrand. Il est remplacé au groupe par le vétérinaire H édin de l’abattoir de Montpellier. Dans la matinée je vais faire un tour du coté de la Pierre Croisée pour dire bonjour à un bon camarade d’Augustin Rogerie, le lieutenant Streicher commandant la 4ème compagnie du 4ème d’infanterie. Je rentre à pied par le ravin des Sept Fontaines  ce qui me procure une fort agréable promenade.

18 décembre : Depuis quelques jours le commandant Annibert remplace le colonel Toupnot et, à ce titre, in vient nous rendre visite à la batterie. Nous allons ensuite visiter les batteries du groupe Cavillon qui sont placées en avant de nous. Dans la soirée le capitaine rentre de permission.

20 décembre : Mon tour de permission étant arrivé je charge le capitaine d’aller présenter mon titre à la signature du commandant Annibert. Il revient le soir furieux de son entrevue avec le commandant qui a, parait-il été très orageux. Mais heureusement j’ai ma permission, aussi sans demander mon reste je m’empresse de filer joyeux par le train de 20h30 aux Islettes.

31  décembre : A 3h20 du matin, après un voyage pas trop fatiguant, je suis de nouveau aux Islettes et une heure après dans mon lit au Claon ; malheureusement je suis réveillé de bonne heure par l’irruption dans ma chambre du capitaine, de Gardet, de l’abbé Gailhouste, de l’abbé Henry et de Surin. Le capitaine m’annonce de suite une mauvaise nouvelle : les médecins le trouvent assez sérieusement malade et lui prescrivent un repos absolu. Il va donc falloir l’évacuer ce qui m’attriste bien. Je compte cependant que cela sera pour peu de temps et que, grâce à son énergie, il sera bientôt rétabli.

Ce soir pour fêter dignement la Saint Sylvestre nous avons touché du Champagne (une bouteille pour 4 hommes) un cigare, une orange, du jambon, du pâté de  foie et un litre de vin ! Mince de noce !

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