Capitaine Pierre DESAULLE
Mémoires de guerre 14/18
2 octobre : Quelques précisions nous arrivent au sujet de l’offensive de Champagne. Nous avons fait 25 000 prisonniers et pris 144 canons. Toutes les premières lignes allemandes sont en notre pouvoir et nous avons, en certains points, atteint la 2ème ligne mais la percée de Sommepy n’a pas eu de suites. Les Allemands ont été absolument abasourdis par notre attaque et leurs pertes sont lourdes. Entre le 15 mai et le 28 septembre, le 22ème corps de réserve a perdu 437 officiers et 16 916 hommes. Le 204ème de réserve a perdu 63 officiers et 3 011 hommes et le 208ème 69 officiers et 2 682 hommes. La 6ème compagnie du 16ème pionniers qui est devant nous a perdu 80 hommes du 13 au 30 juillet. Dans l’après-midi je passe au Grand Triage rendre visite à Chavanne qui me raconte les péripéties de la journée du 17 septembre. De là je remonte prendre mon service à la Louvière.
6 octobre : L’attitude de la Bulgarie, qui jusqu’à présent était assez énigmatique, se précise. Après avoir mobilisé son armée ces jours ci, elle déclare la guerre à la Serbie. La Roumanie ne bouge pas, quant à la Grèce elle mobilise. Nous espérons au début que c’est contre la Bulgarie, mais nous ne tardons pas à être déçus. Le ministre francophile Venizelos est obligé de quitter le pouvoir et le gouvernement grec proteste contre le débarquement de nos troupes à Salonique. En effet dès l’annonce de la menace bulgare les effectifs disponibles de l’armée d’Orient sont transportés à Salonique pour porter secours aux Serbes.
Le séjour à la position de batterie devient d’une monotonie désespérante, d’autant plus que nous ne tirons pas du tout et que les soirées commencent à être longues.
12 octobre : Encore un déménagement en perspective. La batterie Neuville doit venir cette nuit occuper la position de la Louvière. Après déjeuner je vais aux Islettes m’entendre avec le capitaine Neuville pour le déménagement. Malgré la nuit fort obscure l’opération s’effectue sans le moindre incident et à 23h30 nous sommes de retour au Claon. Allons-nous cette fois rester un peu tranquilles ? L’existence au Claon, sans être fort gaie n’est pas trop désagréable et tout serait même parfait si nous n’étions pas envahis par les rats. Ces sales bêtes pullulent d’une manière de plus en plus prodigieuse et nous en tirons dans notre cantonnement plus de 20 chaque jour. J’essaie de leur inoculer une maladie épidémique au moyen d’un bouillon de culture vendu par l’Institut Pasteur, mais il faudrait pour obtenir quelques résultats en répandre dans tout le village. La saleté du cantonnement fait que l’état sanitaire est franchement mauvais. Depuis plusieurs semaines nous évacuons pas mal de gens. Quant au capitaine il n’est toujours pas bien portant et nous sommes même assez inquiets à son sujet.
15 octobre : Chavane nous quitte pour aller faire à Clermont un stage d’observateur en avion. L’augmentation du nombre des formations d’aviation conduit à une augmentation importante du personnel pilote et observateur. L’aviation a fait depuis quelques mois des progrès considérables. Tous les avions sont munis maintenant de mitrailleuses et de poste de télégraphie sans fil. Tous sont maintenant biplaces sauf certains avions de chasse qui sont encore monoplaces.
21 octobre : L’automne est maintenant nettement commencé. Si cette saison est une des plus belles en temps de paix elle est certainement la plus triste en temps de guerre. Je me souviens de notre état d’âme l’année dernière à pareille époque lorsque nous nous demandions si la marche en avant allait reprendre ou si nous allions passer l’hiver sur place. Nous pensions bien cependant que l’activité renaitrait au printemps et qu’elle aurait un résultat décisif. Cette espérance déçue et le souvenir des dures journées de l’hiver dernier ne sont pas faits pour nous donner en ce moment une grande gaieté ! Enfin, confiance quand même et patience. Si nous prenons bientôt nos quartiers d’hiver il faut penser que nos installations seront plus confortables cet hiver que l’hiver dernier tout du moins à la position de batterie.


23 octobre : Depuis le départ du capitaine Meckler je ne suis pas seulement commandant de batterie mais encore commandant de groupement. Depuis quelques jours en effet l’artillerie lourde est endivisionnée, c'est-à-dire que chaque division possède un certain contingent d’artillerie lourde commandé par un capitaine sous les ordres directs de l’artillerie divisionnaire. Le reste de l’artillerie lourde qui comprend surtout les canons longs est sous les ordres directs de l’artillerie du corps d’armée. Pour la 125ème division, le groupement comporte pour l’instant, en plus de nos 4 pièces, 2 pièces de 95 de la route du Claon (batterie Abadie) et 2 pièces de 155 C de la position de la guérite (batterie Froidevaux).Le groupement est sous les ordres du capitaine Meckler et provisoirement sous mon commandement.
Ce matin je profite du beau temps pour faire le tour de mes batteries. Il faudra maintenant plus que jamais que je connaisse mon secteur, aussi dans l’après-midi je pars avec 2 sous-officiers et deux brigadiers reconnaître un observatoire nommé le Perchoir et placé dans un gros hêtre au nord-est du Nouveau Cottage. De cet observatoire on voit depuis la cote 285 jusqu’au Fer à Cheval. Pendant que nous examinons le paysage les Boches envoient quelques marmites dans le voisinage, aussi nous ne nous attardons pas trop. De retour au Claon j’apprends qu’il m’est arrivé dans la journée un renfort de 17 hommes. Les servants n’ont jamais vu un canon et les conducteurs ne savent pas garnir un cheval ! Je fais comparaître devant moi ces malheureuse recrues : « Mais que faisiez-vous donc au dépôt ? – Mon capitaine ???? , nous faisions des corvées ! »
29 octobre : Le matin je pars avec Gauquelin et Lorin, deux maîtres pointeurs récemment nommés brigadiers, reconnaître un objectif au Ravin Intermédiaire en passant par le Chalet et l’Isba. Le point d’où nous observons les lignes allemandes est le poste n°5 à une quinzaine de mètres en avant des premières lignes. L’objectif à reconnaître est une tranchée où les allemands travaillent, parait-il, la nuit. Après un examen attentif je ne vois rien de suspect qui mérite le tir de l’artillerie lourde. A 10h45 nous sommes de nouveau au cantonnement sans incident. Nous pensons bien être tranquilles pour la journée mais voilà qu’à 11h15 les Boches se mettent à tirer sur le village avec des obus de 150. Les premiers coups tombent courts sur la crête au-dessus de l’église aussi je n’y fais pas attention pensant qu’ils sont tombés dans le vide. Il n’en n’est malheureusement pas ainsi et quelques minutes ne se sont pas écoulées que le maréchal des logis Breteau vient m’avertir en hâte que notre aide maréchal ferrant Auvray ??? a été tué net par un de ces obus. Je fais transporter immédiatement le corps de ce pauvre garçon à l’église où quatre de ses camarades le veillent à tour de rôle en attendant que nous puissions l’ensevelir. Il y a malheureusement dans le cantonnement d’autres victimes en particulier deux chasseurs de l’escadron divisionnaire assez sérieusement blessés. Un certain nombre de chevaux dont un de notre batterie sont également tués. Ce nouveau bombardement jette dans le cantonnement une nouvelle perturbation.
30 octobre : A 7 heures nous faisons à ce pauvre Auvray ??? des funérailles aussi solennelles que possible. L’abbé Henry célèbre la messe des morts et nous conduisons au cimetière proche de l’église le corps de notre canonnier. Les hommes sont bien attristés par la mort de ce bon camarade. Mais ces pieux devoirs ne doivent pas nous faire oublier les autres et à 8 heures je pars conduire mes deux sous-officiers observateurs aux poste 0.6 ou Réduit et au poste 0.7 ou Isba. Le secteur est d'ailleurs parfaitement calme et cette reconnaissance est une véritable promenade.
A déjeuner nous recevons un lieutenant du parc d’artillerie du 18ème CA ami de Chauris et cousin d’un de mes excellents camarades de promotion James J. Bach qui, bien qu’américain de nationalité n’a pas hésité à s’engager au début de la campagne dans la légion étrangère. Passé de là dans l’aviation il a été obligé d’atterrir dans les lignes allemandes alors qu’il revenait d’y déposer un espion. (Note de l’éditeur : fait prisonnier le 23 septembre 1915, libéré après l’armistice, médaille militaire et croix de guerre).
Dans l’après-midi mon ancien brigadier Hubert vient nous conduire un renfort de chevaux. Sa blessure était plus grave que nous pensions, l’éclat d’obus qui l’a frappé aux reins était rentré jusque dans le voisinage du foie. Après son opération on l’a versé au dépot de Ville Evrard. J’apprends par lui que nous allons changer de régiment : nous serons à partir du 1er novembre 10ème batterie du 105ème lourd dont le dépôt est à Joigny. Je me demande si je me déciderai à quitter mon numéro 2 et ma grenade pour ce numéro 105 qui me ferait prendre pour un biffin.
31 octobre : Dans l’après-midi nous sommes alertés mais les Allemands ne bougent pas. Il n’en n’est pas de même en Champagne où la canonnade fait rage.